Texte de Guillaume Lasserre

"Aux arbres citoyens !

 

Le Nouveau Ministère de l’Agriculture est une fausse entité politique créée en 2016 par les artistes Suzanne Husky et Stéphanie Sagot autour de leurs intérêts communs pour l’art, la politique et l’agrobusiness. Elles reprennent pour mieux les dénoncer les discours, prononcés presque uniquement par des hommes, des gouvernements successifs ayant mis en place les politiques agricoles. Quel que soit le parti au pouvoir, celles-ci sont organisées selon une doctrine productiviste et industrielle où l’exploitation et l’extractivisme nient la nature comme entité vivante. C’est donc pour remettre en question un système qui ne le faisait pas que les deux artistes sont « entrées en politique ». Aujourd’hui, les multiples crises que nous traversons changent la donne en soulignant l’urgence d’agir. Plutôt que de continuer à dénoncer les aberrations d’une politique agricole commune aux effets dévastateurs, le nouveau ministère propose, sous le vocable de « Cercle de la Régénération » – des sols comme de la vie – sa propre politique agricole, alliée du vivant et dont les mots d’ordre sont : Aimer. Jouir. Polliniser. Germer. Être dans le concret, le faire, agir pour plutôt que protester contre, préférer la construction à la destruction. Le nouveau monde sera agroforestier et écoféministe.

 

Le centre d’art La cuisine donne à voir cette proposition du Nouveau Ministère de l’Agriculture. Imaginé par Stéphanie Sagot en 2004 sur un territoire, le Tarn-et-Garonne, qui était alors dépourvu de lieu dédié à l’art contemporain, il repose sur le mot « art » tel qu’il s’entend dans l’acception formulée par l’érudit et penseur socialiste britannique William Morris (1834 – 1896) : « au-delà des productions artistiques explicites, de façon à embrasser non seulement la peinture, la sculpture et l’architecture, mais aussi les formes et les couleurs de tous les biens domestiques, voire la disposition des champs pour le labour ou la pâture, l’entretien des villes et de tous nos chemins, voies et routes ; bref, d’étendre le sens du mot ‘art’, jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de notre vie ».

 

L’exposition du Nouveau Ministère de l’Agriculture ressemble à un projet de société. Composée d’un grand dessin, un film et une plantation, elle pourrait apparaître atypique si l’on ne considérait pas le précepte de William Morris. Elle est ici intimement liée à la vie de la Cité. La création plastique est ici connectée à son environnement immédiat, à la terre, à la nature. Elle est évidemment politique : de la création plastique pour penser le monde d’après. Il ne s’agit pas de raconter là une fable qui emprunterait à la métaphore mais de rendre compte de la possibilité d’une alternative. Car contrairement à ce qu’assènent les dirigeants des pays occidentaux depuis plus de cinquante ans, il y a une alternative : l’éducation à l’environnement envisagée comme outil pour transformer la société. Le grand dessin (300 x 150 cm) composé à quatre mains en est à la fois la matrice et le manifeste. Il esquisse les contours de la nouvelle Nègrepelisse où le monument aux morts deviendrait sous la bienveillance d’une Vénus préhistorique, gigantesque déesse-mère sculptée, un monument aux vies, où l’on trouverait entre autres bâtiments abritant les services publics, celui du fumier municipal, juste à côté de la graineterie, où le cimetière serait récupérateur de phosphore, où les fruits, les céréales, tout ce qui se récolte, seraient en abondance, où le bien-être des animaux serait source d’une reproductivité soutenue. Plutôt qu’une utopie, le Nouveau Ministère de l’Agriculture trace une écotopie selon la définition qu’en donne en 1975 l’écrivain et journaliste américain Ernest Callenbach (1929 – 2012) dans le roman éponyme. Sur le dessin, les oiseaux figurent en nombre et semblent disproportionnés par rapport à l’échelle de l’ensemble. C’est que les oiseaux occupent une place fondamentale dans l’équilibre du monde. Ils sont de véritables passeurs de vie grâce à leur pratique de dissémination des graines qui favorise la reforestation et la pollinisation des plantes. La grande migration des oiseaux de l’Ethiopie vers l’Europe précède les grandes migrations humaines qui suivent le même trajet, terrestre toutefois. Les zones humides jouent le rôle d’oasis pour les oiseaux en escale migratoire. Aménagés au cours de l’histoire, ces réservoirs de biodiversité sont reliés entre eux par des corridors écologiques. Il est primordial d’en assurer la continuité. Sur le dessin, l’un des oiseaux, aux couleurs de feu, est assurément plus grand, plus majestueux que les autres. Allégorie de cette régénérescence de la nature, le phœnix renaît toujours de ses cendres.  

 

A travers le film au titre mirifique : « Manifeste pour une agriculture de l’amour », Hervé Coves, ingénieur agronome, pédologue mycologue, devenu moine franciscain en 2014 peu après ses cinquante ans, propose, grâce à sa compréhension profonde du vivant et de la biosphère, un programme agricole s’étirant sur mille ans lié à la culture de la pluie pour la régénération des sols, aux arbres millénaires sacrés, aux aurores boréales, aux oiseaux migrateurs, aux poissons pour la circulation du phosphore, à la marche pour l’adaptation climatique, tout en cultivant de nombreuses plantes. Fondateur de l’ordre des Franciscains, Saint François d’Assise est aussi le patron de l’écologie.

 

Ouvert au public courant novembre, « Aux arbres ! » est un jardin municipal composé de cultures appropriées à la région. Installée en contrebas de la Cuisine, cette forêt nourricière partagée est destinée notamment à alimenter les fourneaux du centre d’art.  Planter, cueillir, ramener son compost, elle a été imaginée comme un jardin dans lequel on pourrait vivre. La création de cette plantation s’inscrit dans une perspective historique. Le Tarn-et-Garonne est certes un verger important mais un verger industriel. L’idée est de planter autrement. Réalisé en collaboration avec l’association Campagnes Vivantes, ce jardin est accompagné d’une mission de sensibilisation afin de le faire vivre : un outil pédagogique et évolutif qui met en relation les écoles, les espaces verts municipaux et les habitants.

 

A partir du dessin visionnaire, de cette cartographie politique dont le titre « Aux arbres ! Ecotopie du Nouveau Ministère de l’Agriculture pour une stimulation des processus vitaux post nécronomie, préalable à la plantation d’une forêt nourricière à Nègrepelisse » porte en lui le dessein et l‘espoir d’un nouveau monde, le Nouveau Ministère de l’Agriculture propose plutôt qu’il n’oppose, explore des manières de devenir terrien, d’habiter la planète avec la planète, de prendre soin de ce monde fabuleux que nous habitons. William Morris le dit lui-même : « L’art est long, mais la vie est courte : réalisons quelque chose au moins avant de mourir ».

1  Elle en assure la direction jusqu’en 2007, puis la direction artistique jusqu’en 2016. Elle est actuellement artiste associée. Dès le départ, elle souhaite lier le centre d’art à une pratique. L’alimentation s’impose assez naturellement. D’autant qu’à l’époque, Jean- Pierre Poulain, sociologue de l’alimentation très en vogue, a son laboratoire à l’université de Toulouse, toute proche.

2 William Morris, L’art en ploutocratie, Conférence prononcée à l'University College d'Oxford, le 14 novembre 1883, et publié dans To-Day, Londres, février-mars 1884. Reproduit sur le site Articule.net Ressources en design http://www.articule.net/2018/07/26/william-morris-lart-en-ploutocratie-1883/ Consulté le 15 octobre  2020.

3 Ernest Callenbach, Ecotopia : the notebooks and reports of William Weston, Berkeley, California, Banyan Tree books, 1975. Edition française : Ecotopia : Les Carnets de notes et de Rapports de William Weston, Paris, Stock, 1978.

4 William Morris, L’art en ploutocratie, Conférence prononcée à l'University College d'Oxford, le 14 novembre 1883, et publié dans To-Day, Londres, février-mars 1884. Reproduit sur le site Articule.net Ressources en design http://www.articule.net/2018/07/26/william-morris-lart-en-ploutocratie-1883/ Consulté le 15 octobre  2020.

Stimuler les processus vitaux

 

“Fertiliser c'est "nourrir les êtres vivants du sol". Ainsi, on se focalise non plus sur ce qui est purement inorganique (ou minéral) mais sur ce qui est vivant et justifie, chez les agriculteurs et les jardiniers, l'utilisation de substances essentiellement organiques (parfois complété par de la poudre de roche autre). L'objectif à long terme de ses usages est d'augmenter le degré de vitalité du sol, dont on voit surtout l'expression dans l'état de l'humus, la structure grumeleuse, le fort enracinement et l'activité biologique du sol, conditions de la croissance des matières et forces correspondantes, disponibles pour la plante."

Stimuler les processus vitaux Peter Blaser. Le compost bio-dynamique Mars 2012 Biodynamis

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